H.-H., 01 9bre 1865.

A Paul Meurice :

J'ai passé sur le corps à deux tempêtes, l'une d'Ostende, l'autre de Weymouth, et j'arrive. Je trouve votre adorable lettre du 28. Que vous dire ? Vous me donnez le viatique au départ et la bienvenue à l'arrivée. Vous êtes une lumière dans mon esprit et dans mon cœur. Je sais bien que si quelque chose a pu clocher, vous avez tout rétabli et tout arrangé. Je suis habitué au doux asile de votre admirable amitié. Ce que vous m'écrivez de mon livre me transporte. Vous avez des mots qui ressemblent à des couronnes. Je vous remercie, je vous embrasse, je vous aime.

V.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'Imprimerie Nationale.

 

 

02 novembre 1865.

Critique de JulesVallès :

" J'oserai dire à celui-ci (Victor Hugo) que, dans l'intérêt de sa gloire, il eût mieux fait de se résigner au silence, il y a des années déjà - je fixe la date - avant d'avoir publié Les Contemplations, La Légende des siècles, Les Misérables, et enfin Les Chansons des rues et des bois. " Vallès explique que c'est la complaisance seule qui a attiré des louanges au poète. Il ajoute : " Parce qu'il a des ennemis puissants, faut-il qu'il n'ait plus d'amis sincères ? - Les sottises aussi doivent avoir leurs châtiments. " Et l'ami sincère de conclure : " Les Chansons des Rues et des bois sont un détestable livre... "

 

 

03 novembre 1865.

Charles Baudelaire à sa mère :

" Victor Hugo qui a résidé pendant quelque temps à Bruxelles, et qui veut que j'aille passer quelque temps dans son île, m'a bien ennuyé, bien fatigué. Je n'accepterais ni sa gloire, ni sa fortune, s'il me fallait en même temps posséder ses énormes ridicules. Madame Hugo est à moitié idiote, et ses deux fils sont de grands sots. - Si tu avais envie de lire son dernier volume (Chansons des Rues et des Bois), je te l'enverrais tout de suite. Comme d'habitude, énorme succès, comme vente. - Désappointement de tous les gens d'esprit après qu'ils l'ont lu. - Il a voulu, cette fois être joyeux et léger, et amoureux et se refaire jeune. C'est horriblement lourd. Je ne vois dans ces choses-là, comme en beaucoup d'autres, qu'une nouvelle occasion de remercier Dieu qui ne m'a pas donné tant de bêtise "

 

 

03 novembre 1865.

Agendas de Guernesey, 6ème :

Marie Ferguson m'a apporté une chemise faite par elle. je lui ais remis de la flanelle rouge pour faire des gilets.

- sec. Aux petits des Hubies      5 fr.

- le docteur Corbin est venu me voir . Naftel a la scarlatine.

Edition Chronologique, Jean Massin 1969, t XIII, page 929.

 

 À Émile Deschamps.

Hauteville-House, 5 nov. 1865.

J'arrive, cher Émile, et je trouve votre lettre du 28 juin. J'espère que quelque journal, tombé sous vos yeux par hasard, vous aura dit mon absence et par conséquent expliqué mon silence. Charles vient de se marier, et j'ai été, loin de mon trou de rocher, bénir un jeune bonheur. Je n'envoie pas de billets de faire part, n'étant plus qu'un proscrit oublié, mais à vous je dis avec un serrement de main : aimez-moi dans mes enfants qui vous aiment.

Je viens de vider mon sac de vers dans un volume (1). Je vous l'envoie. Admettez-le, frère en poésie, au foyer de votre cour, sous les ailes de votre esprit.

(1) Les chansons des rues et des bois.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'Imprimerie Nationale.

 

 V..Hugo à  Brofferio.

6 novembre 1865.

Mon éloquent et très cher ami,

Vous aurez appris, je l'espère, mon absence en lisant un journal quel­conque et vous aurez compris les raisons de mon silence. Aujourd'hui, je trouve votre noble et généreuse lettre du 24 juin. J'y vois, exprimées dans votre belle langue, toutes mes aspirations, toute mon indignation, toutes mes espérances, et votre cœur, en s'ouvrant ainsi, me trouve à l'unisson.

Tout ce que vous dites de la France, je l'augure, moi, pour l'Italie. Nous avons, vous et moi, le même symbole : le Progrès, la même foi : Dieu, la même patrie : la Liberté.

Cher concitoyen des États-Unis d'Europe, je vous embrasse et vous aime.

VICTOR HUGO.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'Imprimerie Nationale.

 

 

10 novembre [1865].

Adèle I à V.H. :

"Les journaux sérieux et qui comptent ont été pour les "Chansons", et la victoire te reste. Sans le choléra qui a mis en fuite les parisiens et si tes ennemis n'eussent pas parlé les premiers, ton succès, eût été incontesté et immense ". Le roi Léopold qui vient de mourir est fort regretté, mais on dit que " les valeurs reprendront très vite leur niveau Lacroix (il s'agit d'Albert L., l'éditeur belge des Chansons ") passe trop de soirées dans les cafés. " Je te conseille pour les " Travailleurs de la Mer " de donner plein pouvoir, soit à Meurice, soit à Auguste".

 

 A Auguste Villemot

Hauteville-House, 12 novembre [1865].

La critique des poètes, c'est la grande critique. Vous le prouvez tous les jours, mon noble et cher confrère, et vous venez d'en donner une démonstration éclatante en parlant des Chansons des Rues et des Bois. C'est la philosophie même de l'art que vous avez développée dans cette page si forte et si pleine. Vous avez dit avec la simplicité du connaisseur profond, une foule de choses neuves. Qui parlera du lac, et de la candeur, et de la blancheur, et de la sérénité, et des belles ailes qui nagent et qui volent, qui en parlera, si ce n'est le cygne ! Je vous remercie, mon vaillant ami, d'avoir donné au poëte le Welcome du poëte. Il y a toujours de l'orage autour de moi; ce n'est rien; car une page comme celle que vous venez de m'écrire dans Le Temps (1) à travers la nuit et la distance, a fait tout de suite au-dessus de ma tête le ciel bleu. Quelle sagesse vraie et fine, en même temps que haute, dans ce que vous dites de la gaîté des bonnes consciences ! Je me rappelle avoir bien ri avec vous. Aimez-moi toujours un peu. Je vous envoie mon tendre et fraternel serrement de main.

VICTOR HUGO.

(1) Le Temps du 5 novembre 1861.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'Imprimerie Nationale.

 

 

14 novembre 1865.

V.H. à François-Victor : 

" D'où vient le silence du Sancho et de M. Baudelaire ? Je sais que tout va on ne peut mieux du reste. "

 

 

15 novembre 1865.

Dans "Le Nain Jaune" Jules Barbey, prend curieusement la défense de Hugo, comme il le fit pour La Légende des siècles, en novembre 1839. Certes, il voit dans les Chansons une sorte de fatras où il n'y a pas de rues et où les bois sont faux. Mais il ajoute : " Seulement, on a oublié la seule chose définitivement acquise ou plutôt définitivement conquise par Hugo, le seul grand progrès fait par le poète, malgré l'immobilité ou le rabâchage de sa pensée, je veux dire l'art des vers arrivés probablement à sa perfection, la souveraineté absolue de l'instrumentiste sur son instrument, et cet oubli de la critique, c'est moi qui veux le réparer ! " Et Barbey d'Aurevilly entame sa démonstration : " Rien de pareil, en effet, ne s'est vu dans la langue française, et même dans la langue française de Hugo. Quand Hugo écrivait les Djinns ou Sarah la Baigneuse, par exemple, et forçait le rythme, ce rebelle, à se plier à ses caprices,  qui étaient des conquêtes sur la langue elle-même,  il y avait encore en ses assouplissements merveilleux, sinon l'effort de la force, au moins le triomphe d'une résistance. Il n'y avait pas l'aisance, l'aisance suprême que voici, et qui est si grande que le poète ne paraît même pas triompher. Ce n'est plus de l'asservissement, cela, c'est de l'enchantement ! " Puis Barbey ajoute : " Tout ce que n'est pas Hugo par la pensée, par l'image, par le mot, il l'est pas le rythme, mais par le rythme seul. "

 

 

15 novembre 1865.

Agendas de Guernesey, 6ème :

MM. Kesler, Marquand, Duncombe Pyrke, Talbot et Le Ber déjeunent ce matin chez moi.

- cette nuit, phénomène persistant. Inquiétude et cris effrayés du chien. 

Edition Chronologique, Jean Massin 1969, t XIII, page 930.

 

 

16 novembre 1865.

Charles à son père. Bruxelles :

" Mon petit père chéri, tu dois être content. Le succès est immense. Malgré le choléra et le Bonaparte la vente est considérable, l'effet produit est de jour en jour plus profond (…) Que sera-ce donc lorsque le choléra aura disparu et lorsqu'on sera revenu de la campagne ! "

Note de V.H. : " Une lettre de Th. De Bl. Vient d'arrivée… "

 " Elle (1) reviendra chez moi, à l'essai, à partir du lundi 20. Couchera en haut. "

(1) Élisa Goupillot nouvelle servante.

 

 

16 novembre 1865.

Agendas de Guernesey, 6ème :

vu en rêve Th. De Bl. (jeune).

- une servante nouvelle s'offre. Élisa Goupillot. elle croit être française, a passé son enfance à Aurigny, y a servi, sert depuis deux mois à Guernesey une famille méthodiste où on veut la forcer d'aller au prêche, s'en va pour ce motif, a vingt-deux ans, sait mieux l'anglais que le français, est fille du fossoyeur d'Aurigny. elle viendra chez moi, à l'essai, à partir du lundi 20 . couchera [en] haut.

- à propos Dupin est mort.

- une lettre de Th. De Bl. Vient d'arriver.

Edition Chronologique, Jean Massin 1969, t XIII, page 930.

 

 

18 novembre 1865.

Agendas de Guernesey, 6ème :

sec. A Ann Mourant     2 fr.

( je lui donnerai du travail la semaine prochaine)

- coup d'air sur l'œil droit. Lotion d'acétate de plomb. 

guéri le 20.

Edition Chronologique, Jean Massin 1969, t XIII, page 931.

 

 

V.H. à Mme Adèle Hugo

H.-H., 22 nov. [1865].

Victor te remettra, chère amie, une traite de 1.200 fr. à ton ordre et à vue sur Mallet frères. Le mois de décembre de Charles payé, le loyer et la location de meubles (1) payés (du, 15 nov. au  Déc.15 Xbre.) et tous les reliquats remboursés, cela fait 556 francs mis en compte à la maison. La nouvelle servante à l'essai fonctionne ici depuis deux jours. Elle paraît zélée. Julie la dresse. Je recommande qu'elle soit un peu élégante et pas bigote. Tu vois que je vais au devant de tes souhaits. Je voudrais que tous, vous reprissiez en gré ce pauvre Hauteville-House, si désert sans vous. Mon cœur se remplit d'ombre quand je rentre dans vos chambres vides. Pourtant avant tout, je veux que vous soyez heureux. Je veux qu'aucun cœur ne souffre, excepté le mien. Aimez-moi tous, mes bien-aimés, car je suis à vous et en vous. Vous êtes ma vie, lointaine et pourtant adhérente à mon âme. Chère femme bien-aimée, tes lettres sont bien douces. La tendresse y est à l'état de parfum. Je respire une lettre de toi comme la fleur de notre radieux printemps. Oh oui, il faut nous réunir tous. Je vous serre dans mes bras. Je te remercie de tes préoccupations pour l'économie et des soins que tu donnes à la maison (1)

(1) Mme Victor Hugo avait loué des meubles à Bruxelles pour s'y installer après la mort d'Émily de Putron, François-Victor ne voulant pas revenir à Guernesey.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'Imprimerie Nationale.

 

 

V. Hugo à François-Victor.

H.-H., 22 novembre [1865].

Voici, mon Victor une traite de 1.200 fr. Sur Paris. Ces 1.200 fr. se décomposent ainsi. Je t'envoie aussi sous ce pli les deux premières pages pour MM. Chrétien de L'Yonne et J. Lesire. Dis à M. Verboeckhoven de leur faire remettre les exemplaires à Paris.

L'intention du journal de Charleroi est bonne, mais les chiffres pour Les Rayons et les Ombres et N. D. de Paris sont loin d'être exacts. Je t'enverrai une lettre d'un professeur de lycée qui me parle de toi et de ta traduction-monument avec enthousiasme. Tu vois que j'ai un bon morceau de mon orgueil en toi, et dans mon Charles. Savez-vous que vous êtes tous deux de fiers arguments en faveur de l'hérédité? Mais chut ! N'invoquons pas l'exception contre la règle.

Je t'aime profondément, mon Victor. Tu es bon et charmant.

V.

J'ai écrit à notre excellent ami Gustave Frédérix. Je pense qu'il vous a communiqué ma lettre. Mon Victor, dis à M. Verboeckhoven que samedi 25 peut-être, ou au plus tard au courrier suivant qui vous arrivera mercredi 29, il recevra le premier volume des Travailleurs de la mer avec toutes les indications nécessaires pour imprimer vite et bien. Je pense que je pourrai livrer les deux autres volumes dans le courant de décembre. Il sera donc facile de paraître fin janvier. Je corrigerai autant d'épreuves à chaque courrier qu'on m'en enverra.

Correspondance Tome IV (année 1874-1885, addendum) Albin Michel Paris, imprimé par la librairie Ollendorff-édité par l'Imprimerie Nationale.

 

 

23 novembre 1865.

Agendas de Guernesey, 6ème :

E.G. (1) Humeri et Genua.

-  envoyé à Victoire Etasse du pain, du charbon et de la chandelle.

-  tempête. Pas de poste ni hier mercredi ni aujourd'hui jeudi.

-  (?) papier ? enveloppes ? gants ? chant Evohé [---] ? cuir ?

-  nous avons repris le nain jaune pour jeu du soir.

Edition Chronologique, Jean Massin 1969, t XIII, page 933.

(1) Elisa Goupillot.

 

 

24 novembre 1865.

Agendas de Guernesey, 6ème :

au moment où je m'assoupissais un très fort frappement m'a éveillé (vers une heure du matin)

-  la tempête continue.

- E.G. esta mañana, todo. 

Edition Chronologique, Jean Massin 1969, t XIII, page 933.

 

 

24 novembre 1865.

Bon article de George Sand qui dit du bien des Chansons des Rues et des Bois dans L'Avenir National.

 

 

26 novembre 1865.

Adèle I à V.H. :

 Nous voyons très souvent Baudelaire; il est, avec Frédérix, notre hôte habituel. Je le crois un peu malade d'esprit; il déterre et ressuscite des talents ignorés; l'éclat, le retentissement des vivants l'offusquent ; de là vient, je crois, son silence sur les Chansons des rues et des bois.

 

 

Hauteville-House, 28 novembre 1865.

V.H. à George Sand :

Vous venez de m'écrire, dans l'Avenir national (1), une admirable lettre. Cette page me paye mon livre. Vous êtes un des plus grands esprits de la France et du monde, et, ce qu'il y a de plus beau dans le monde, un esprit fait de cœur. C'est le cœur, le cœur profond, qui parle, dans tout ce que vous dites, urbi et orbi. Ayant en vous toutes les tendresses, vous avez le droit de promulguer toutes les vérités. C'est une sublime et douce chose de voir reparaître, dans nos siècles de doute et de lutte, sous la magnifique figure de George Sand, la femme prêtresse. Votre pensée est, à ses heures, héroïque, parce qu'elle est bonne. De là votre puissance. Ce que vous dites de la vie, de la mort, du tombeau, de l'immense gamme des âmes sur la lyre de l'infini, des ascensions sans fin, des transfigurations sans nuit, tout cela, que vous faites voir et que vous faites penser, est vrai et pur, magnanime à dire, nécessaire à entendre. Quelques esprits, en ce siècle, font tapage par la négation; c'est, aux grandes âmes qu'est réservée l'affirmation. Vous avez le droit au oui.

Usez-en. Usez-en pour vous et pour tous. Dieu a, au milieu des hommes, une preuve, le génie. Vous êtes, donc il est. Je considère une page affirmante comme un service rendu au genre humain, et quand cette page est écrite par vous, elle a une lumière double, la gloire s'ajoutant à la vérité.

Vous êtes triste, ô consolatrice. Ceci augmente votre grandeur. Laissez-moi vous dire que je suis profondément ému.

(1) Article du 24 novembre 1865 sur Les Chansons des rues et des bois.

Correspondance 1836-1882 Paris Calmann Lévy, éditeur –1898- p.282.

 

 

28 novembre 1865.

Agendas de Guernesey, 6ème :

Elisa Goupillot, la nouvelle servante, a couché pour la première fois dans le cabinet entre la chambre de Julie et la mienne.

- Virginie se marie ce matin à huit heures, avec un ouvrier charpentier de navire nommé Macé. elle était entrée chez moi le 26 novembre 1861. elle est restée à notre service quatre ans juste.

- compté avec Marie Sixty.

Edition Chronologique, Jean Massin 1969, t XIII, page 933.

 

 

35, Wimpole Street, London, 30 novembre 1865.

Voici la lettre, de lady Thompson et l'article de l'Express dont il est question dans le discours de Victor Hugo.

A Victor Hugo:

Cher Monsieur, Après l'intérêt que vous avez pris au succès de nos dîners aux pauvres enfants, j'ai beaucoup de plaisir à vous envoyer le compte rendu de l'année passée. Notre plan marche toujours bien, et je viens de recommencer pour l'année qui vient. J'aime à croire que vous vous portez bien, et que vous trouvez votre généreuse idée de plus en plus répandue.

 Croyez à mon profond respect,

 Kate Thompson.

 

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